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Malaise dans les lieux d’aisance ? Des toilettes propres à ses propres toilettes !

Avez-vous déjà demandé aux enfants de votre structure parascolaire comment ils perçoivent les toilettes de leur lieu d’accueil, comment ils et elles s’y sentent ? Est-ce un sujet tabou dans votre équipe ? Discussions sur l’intimité, la mixité, les transgressions, le genre, ou panique morale face à ce qui relève du corps et de la sexualité enfantine ? Il est temps d’en savoir un peu plus sur ce petit coin qui est souvent le seul endroit de l’UAPE ou de l’APEMS hors du regard de l’adulte et des pairs.

Dans la recherche de Brody et coll.,[1] c’est le point de vue des enfants qui est recueilli et analysé, en contexte scolaire. Les réflexions sont riches et transposables à l’accueil parascolaire. Elles mettent en avant que toute collectivité projetant la modification de ses toilettes, a intérêt à le faire avec la participation des enfants.

Chez les petits, les toilettes sont conçues comme un espace collectif et mixte. L’enfant y est considéré comme quelqu’un qui n’aurait pas à cacher à l’autre ou aux autres quoi que ce soit de son corps, jusqu’à ses excrétions. Portes ouvertes, cloisons ou pas… l’enfant aurait un rapport innocent à la nudité et à la différence sexuelle même si dès 3 ans, la plupart d’entre eux différencient et classent les êtres humains en hommes ou femmes et se classifient eux-mêmes et elles-mêmes comme garçon ou fille.

Chez les plus grands et les plus grandes qui ont à faire avec des toilettes scolaires non mixtes, les chercheuses ont retrouvé les modes de sociabilité enfantine déjà mises en lumière dans les recherches sur les cours de récréation.

Pour les garçons, choix d’activités privilégiant le mouvement, l’action, l’expression motrice avec peu d’échanges langagiers, en grands groupes constitués autour de leaders, se retrouvant au centre de l’espace, bien visibles et bien audibles. Aux toilettes, ils continuent à privilégier les activités physiques. Pour les filles, choix d’activités (ou pas) plus statiques, avec des jeux plus calmes et privilégiant la communication verbale au sein de petits groupes d’affinités, reléguées à la périphérie de la cour, avec leurs jeux de rôle, ateliers de coiffure, cordes à sauter. Les toilettes sont considérées comme recoin privilégié pour des échanges entre amies, pour y partager des secrets et problèmes et pour y protéger une intimité entre pairs. Ceci relève d’une socialisation horizontale pouvant développer une capacité d’agir qui s’appuie sur du collectif et sur des liens amicaux. Cette solidarité ne se joue pas entre garçons. « La masculinisation des corps des garçons éradique tout partage de cet ordre entre pairs, car associé à une féminité rimant encore trop avec homosexualité ; ne pas perdre son image masculine se fait donc au prix d’une solitude et d’une mise au silence du rapport au corps intime » [2].

Rappelons que la cours de récréation, qui autorise un apprentissage actif en matière de relation de domination et de subordination, est regardée ces derniers temps sous un jour nouveau, ceci afin de promouvoir des relations plus égalitaires entre les filles et les garçons.

Toilettes séparées ou toilettes mixtes

Le système des WC séparés contribue à renforcer une forme de ségrégation qui nourrit la guerre des sexes. Cette séparation est établie sous couvert de protéger ce qui devient alors de fait le « sexe faible » et matérialise que « hors de leur foyer les femmes sont en danger ».

« Chaque fois que l’on pénètre dans des toilettes séparées, on est quelqu’un qui contribue, volontairement ou non, à la production d’un monde binaire…à un ordre social asymétrique (femmes faibles, hommes forts)…l’existence de la séparation est nécessaire à la domination »[3]. Les toilettes non genrées réduisent la discrimination à l’égard des personnes LGBTQI+. « À un diviser pour régner, il vaudrait mieux un réunir pour pacifier »[4]

L’intimité

Les portes des toilettes protègent du regard des autres personnes. À condition qu’elles soient entières, sans laisser entrevoir les pieds et la tête des usager·e·s, par-dessous et par-dessus. Existe aussi le problème d’être entendu qui met à mal l’intimité revendiquée au nom d’un sentiment de pudeur. Avoir un espace intime implique de pouvoir se mettre au secret pour y éprouver son intimité corporelle, pour s’appartenir en propre. Ce que ne permettent pas les bruits liés au fonctionnement de son corps (défécation, mixtion), voire même les odeurs qui en découlent. D’où le sentiment de dégoût qui réagit à une effraction de l’intimité corporelle.

En ce lieu peuvent aussi se produire des épisodes de violence et de souffrance. Les garçons sont décrits comme allant voir dans les toilettes des filles qui expriment leur non-consentement et s’en plaignent. L’âge est un premier élément pour départager ce qui serait un jeu et ce qui constitue une agression sexuelle entre enfants, mais pas que…Cette frontière entre le jeu, la responsabilité et le consentement mutuel des enfants reste un objet de débats quand il s’agit de savoir qualifier cette sorte de gestes. Autant que le corps, le langage est au cœur de la sexualité et du genre. Les mots peuvent être violents. Si les regards sont susceptibles de salir celles et ceux qui sont vus, les mots peuvent dire la puissance d’une norme hétérosexuelle et la phobie de l’homosexualité (cf. le mot « gay » utilisé comme injure).

Les WC ne sont pas à réduire à l’évacuation des déchets corporels dans un espace garantissant hygiène et propreté selon une vision adulto-centrée.  S’il s’agit d’un lieu principalement dédié à l’hygiène corporelle, il doit être aménagé de sorte à respecter l’intimité et la pudeur de chaque enfant.[5]

La revendication d’un bien-être qui comprend un bien vivre avec soi et un bien vivre avec l’autre implique une certaine ambiance entre pairs, dans un cadre matériel qui la rend possible mais sans s’y réduire.

Les toilettes sont des lieux qui mettent à nu une vulnérabilité commune aux filles et aux garçons. Il s’agit de les protéger, garçons comme filles, mais surtout de soutenir leur puissance d’agir, elle aussi collective.

Ambivalence des adultes envers ce lieu pour qu’il soit agréable mais pas trop !

Donc difficulté à concevoir cet espace à partir de sa nécessaire appropriation par ses usagers pour qu’ils puissent y habiter. A l’école de Vitruve à Paris, les toilettes sont mixtes et communes aux adultes de la communauté éducative et aux enfants. S’y rajoute l’autogestion mise en place pour le ménage qui est assuré par ses usagers et usagères. C’est donc un groupe composé d’enfants et d’enseignant·e·s qui se chargent de les nettoyer. Ce qui est un révélateur du mode de relation adulte-enfant et d’un rapport à la vie quotidienne (importance accordée au « vivre ensemble », à la citoyenneté, à la lutte contre les discriminations avec l’accent porté sur la mixité et sur l’inclusion.)[6]

Améliorer les toilettes 

Ce livre [7] soulève des questions délicates et propose des pistes et une méthodologie pour faire des toilettes de vrais espaces de bien-être.

De la même manière qu’il n’est pas sain d’avaler tous les jours son repas en courant, il n’est pas conseillé d’uriner ou de déféquer « sur le pouce ». Ces actes quotidiens et répétés demandent de la détente, du temps et une impression de sécurité. L’intimité peut être bafouée par les comportements des autres, par la promiscuité et l’aménagement des lieux.

La question des sanitaires mobilise les valeurs de l’établissement, interroge les relations entre les adultes et invite à la participation des enfants.

Par exemple, au Japon, les écoles font du nettoyage collectif et du récurage des toilettes, une activité quotidienne des élèves, intégrée au cursus scolaire. Cette pratique ancienne avait disparu dans les années 80 avec l’augmentation du niveau de vie et avait été confiée à des sociétés de nettoyage privées ou à des concierges. Elle a été réinstaurée car les Japonais·e·s y voient une occasion d’apprendre l’humilité et le respect.

Un tiers des élèves ne mettent jamais les pieds aux toilettes pendant leur journée d’école (études en France, en Belgique). La répression de leurs besoins naturels devient alors une sorte de normalité, avec des conséquences importantes sur la santé (constipation, infections urinaires quand la vessie ne peut se vider complètement car il faut se dépêcher ou ne pas s’assoir complètement et confortablement et troubles du périnée à l’âge adulte).

Associer les enfants à toutes les étapes d’un projet les encourage à s’approprier les lieux et à les respecter.

Les 8 étapes-clés pour prendre soin de ses WC :

–       Mobiliser les adultes
–       Mobiliser les enfants, ne pas imposer
–       Réaliser l’état des lieux
–       Récolter les idées
–       Élaborer un plan d’action
–       Mettre la main à la pâte : phase de concrétisation
–       Évaluer le projet : s’assurer régulièrement que les enfants sont motivés
–       Communiquer le projet : manière de valoriser le travail des personnes qui se sont investies
–       Faire durer le projet

Alors, à défaut d’autres espaces, les toilettes deviennent ces bulles d’intimité pouvant faire office de refuge pour celles et ceux qui s’y sentent bien et qui souhaitent s’éloigner des interactions sociales éprouvantes. Des lieux de vie à part entière !

[1] Brody, A. Chicarro, G. Colin, L & Garnier, P. (2023). Les “petits coins” à l’école. Genre, intimité et sociabilité dans les toilettes scolaires. Erès.
[2] Idem, p. 261.
[3] François de Singly, cité par Brody, A. Chicarro, G. Colin, L & Garnier, P. (2023). Les “petits coins” à l’école. Genre, intimité et sociabilité dans les toilettes scolaires. Erès, 246
[4]  Giard, A. (2019). « Plaidoyer pour des toilettes mixtes. Blogs « Les 400 culs », Libération, novembre, https://www.liberation.fr/debats/2019/11/20/plaidoyer pour des toilettes mixtes_1811189/. Citée par Brody, A. Chicarro, G. Colin, L & Garnier, P. (2023). Les “petits coins” à l’école. Genre, intimité et sociabilité dans les toilettes scolaires. Erès, p. 247.
[5] PEP (2022). Concevoir un lieu parascolaire. L’importance de l’architecture et des espaces.
[6] Reuter, Y. (2019), L’Ecole Vitruve : un laboratoire de l’expérimentation pédagogique. Rapport final de la recherche. Intitulé de l’action : « Mise en place d’une organisation collégiale à l’échelle d’une école »http://ecolevitruve.ovh/2020/04/19/recherche-dyves-reuter-sur-lecole-vitruve-un-laboratoire-de-lexperimentation-pedagogique/[7] Fonds BYX, asbl Question Santé (2020), Améliorer les toilettes à l’école : pour des toilettes accueillantes. Chronique Sociale