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Du sport ou des jeux en accueil parascolaire ?

Dans les UAPE et les APEMS, les professionnel·les se questionnent quant à la pratique du football, sport compétitif, gourmand en espace et réclamé par les garçons. Comment alors promouvoir les mouvements physiques d’entraide, de coopération, d’égalité et de diversité ? Avec un peu de chance, l’école partage la cour de récréation, mais quand celle-ci ressemble au désert de Gobi, le sable en moins, pas facile de s’y activer physiquement.
Différencier sport, jeux et activités physiques devient essentiel pour savoir ce qui se joue dans ces différents champs de l’éducation.

Dans toute communauté éducative qui veut favoriser la santé physique et psychique des enfants, les termes « sport » et « activité physique » sont souvent évoqués. Le premier renvoie à des pratiques codifiées alors que la seconde est plutôt synonyme de mouvement. Depuis ses débuts dans les années 1970, la politique sportive vaudoise était centrée sur le sport d’élite. Elle a évolué pour devenir plus transversale, intégrant un large éventail de politiques publiques telles que la santé, l’éducation, l’urbanisme et le développement économique. Le sport est ainsi désormais reconnu comme un outil pour atteindre divers objectifs sociaux [1].

Dans le Concept cantonal du sport et de l’activité physique se trouve un objectif relatif au parascolaire, car les consultations ayant mené à la rédaction de ce texte ont permis de dégager de nouvelles attentes très fortes, notamment celle de favoriser l’émergence de projets pilotes dans ce domaine.

C’est dans la mesure n°4 du contre-projet [2] « promouvoir la santé par le sport et l’activité physique au travers d’activités ou d’infrastructures sportives en libre accès » qu’est prévu un subventionnement pour la mise en place d’activités physiques et sportives dans les structures parascolaires. Cette mesure prévoit également des aides financières pour la formation d’encadrant·es (moniteurs d’activités physiques et sportives) dans ces structures. Des aides pour la création d’activités physiques et sportives pour les enfants et les jeunes dans les communes sont déjà existantes via le projet « Sport-Santé ». Il s’agira d’étendre l’action aux structures parascolaires, par ailleurs dépendantes des communes.

Favoriser le mouvement dans le cadre scolaire en soutenant la transformation des préaux en lieux propices au mouvement fait l’objet de la mesure n°16.

Quand Charlie, qui fréquente l’UAPE de Crans VD, dit devant la caméra [3] qu’il « joue au sport », on entend bien qu’il s’agit d’une pratique proche de l’animation sociosportive [4], qui vise à répondre aux besoins de jeux et de mouvement en utilisant et en adaptant les activités sportives. Encadrée par des personnes pouvant être non spécialisées en sport, cette forme d’animation poursuit des objectifs de loisirs, de socialisation, d’insertion, sans exigence d’équipement sportif particulier et sans besoin de niveau technique normé. Quand un groupe d’enfants joue au football au sein d’un club sportif, il se prépare pour des compétitions. Quand un groupe d’enfants joue au football ailleurs, les différences sont importantes. Même si tous et toutes disent jouer au foot, leur jeu diffère. Dans le premier cas on suit les règles des compétitions officielles ; dans l’autre cas, les adaptations sont importantes et permanentes au niveau des règles, du terrain, du nombre de joueur·euses et de la durée.

La pratique d’animation sociosportive a pour objectif central la motricité : la découverte d’une activité, l’accès à un niveau d’autonomie et la maîtrise de techniques gestuelles, mais vise aussi d’autres objectifs qui renvoient à des dimensions collectives sociales ou psychoaffectives : valoriser la place des jeunes et des enfants dans le quartier, occuper les espaces publics, restaurer l’estime de soi, etc.

« Le défi sera de tenir les deux logiques car elles s’épaulent mutuellement : pas d’action éducative sans contenu culturel et pas de visée sportive sans ambition éducative. Tenir les deux caps est difficile. Il est rare de trouver la double compétence d’entraîneur et d’éducateur. [5]»

L’Observatoire du sport populaire [6] développe les univers possibles du sport de demain. Son rapport met en avant l’impact des domaines de la santé, l’inclusion, l’intégrité, la durabilité et le numérique sur les activités physiques et sportives. L’approche inclusive concerne tous les individus, mais le rapport traite particulièrement du genre, du handicap et de la migration.

Le sport joue un rôle central dans la construction de genre et la reproduction des stéréotypes. Il contribue de fait au développement des inégalités et des violences qui en découlent.

Pour Anne Sabatini et Laurence Bernabeu [7], lutter contre le sexisme consiste, entre autres, à permettre aux filles et aux garçons les mêmes activités, les mêmes choix et les mêmes expériences dans les animations proposées. Les professionnel·les doivent être attentifs à distribuer équitablement les prises de parole et les prises de décision.

Dans le texte de Loi actuel (art. 4), il est mentionné que l’État encourage les mesures destinées à favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux pratiques physiques et sportives. Quant à l’initiative, il est écrit que l’État encourage et soutient ces mesures (via un aspect financier). Dans le texte du contre-projet, cet article et les termes explicites « accès égal des femmes et des hommes » ont disparu, car le Conseil d’État estime que cet objectif est déjà couvert par l’art. 1. En effet, une politique sportive qui encourage, d’une part, une pratique du sport pour l’ensemble de la population dans le respect de la valeur d’inclusion et qui, d’autre part, assigne à l’État la tâche de contribuer au développement d’activités physiques adaptées et ouvertes à chacun, englobe la question de l’égal accès aux activités sportives pour toutes les catégories de la population, notamment les femmes.

N’oublions pas que deux études réalisées récemment par les villes de Genève et Lausanne montrent qu’il existe encore des inégalités de genre dans le domaine du sport. L’étude lausannoise, publiée en mai 2021, révèle un déséquilibre à plusieurs niveaux, de la gouvernance, du financement des clubs et associations, au sport collectif d’élite et à l’utilisation des salles et des terrains de sport publics.

Il faut savoir que le subventionnement est accordé quasi-exclusivement aux associations et aux clubs sportifs. La très forte présence des garçons et des hommes dans ces organisations a pour conséquence qu’ils bénéficient de :

–       69 % des ressources allouées aux associations et aux clubs sportifs ;
–       93 % des terrains de sports et de 60 % des salles omnisports, gérés par le Service des sports ;
–       96 % du montant des subventions octroyées aux associations et aux clubs sportifs pour le sport d’élite en équipe.

Les inégalités liées au genre entrainent des souffrances. Elles sont évidentes pour les personnes qu’elles discriminent, mais rappelons que les personnes que les inégalités de genre semblent favoriser en souffrent également.

L’American Psychological Association constatait en 2018 que si « les garçons et les hommes, en tant que groupe, ont tendance à détenir des privilèges et un pouvoir fondés sur le sexe, ils affichent également des taux disproportionnés de problèmes de santé » mentale et physique et tendent à ne pas chercher l’aide nécessaire [8].

On notera que le sport représente une opportunité d’agir sur ces inégalités, notamment en remettant en question son ancrage dans la performance et la compétition et en favorisant l’inclusion et la diversité dans les pratiques.

C’est ici que les activités physiques proposées par les professionnel·les ou initiées par les enfants eux-mêmes à l’UAPE ou à l’APEMS ont toute leur importance. Petit tour de la question : selon Pascal Bordes [9], il est encore communément admis que la compétition sportive permet à la fois l’amélioration des performances individuelles, le progrès humain et la concorde entre les peuples ! La confrontation généralisée entre les individus ou les groupes pousse à se dépasser, à aller au-delà de ses limites et à améliorer ses performances. Les résultats de ce processus aboutiraient paradoxalement à un progrès partagé et à un bénéfice collectif. Si le sport n’existe pas sans concertation, sans réunion et sans un minimum de coopération, paradoxalement, il ne peut quand même pas se dérouler sans compétition, sans domination ni exclusion. Là réside toute l’ambiguïté qui permet, sous les traits d’un affrontement pacifique civilisé et rassembleur, de contribuer à maintenir en sous-main des rapports humains fondés pourtant sur le seul principe de la confrontation et de l’opposition débouchant inéluctablement sur la domination d’autrui.

Pour Laurent Bellenguez [10], dans le sport il y a une uniformisation des interactions entre les pratiquant·es, ce qui produit des effets étonnamment contraires aux buts affichés : le recours aux duels, aux situations d’opposition corporelle directe avec risque de blessures, la recherche à tout prix d’un vainqueur au sein d’espaces fermés génère tensions et déceptions.

« La convoitise d’un même objet valorise trop souvent la seule force physique et induit une agressivité qui nous semble souvent compliquer la recherche de mixité, d’hétérogénéité, de faire et de vivre-ensemble. »
                                                                                                         Bellenguez, p. 56

Récemment, des travaux menés en anthropologie et en neurologie darwinienne relèvent que si l’espèce humaine a pu survivre et se développer c’est surtout grâce à ses facultés de coopération et d’entraide. Ainsi, privilégier la coopération et l’entraide au profit de la compétition n’est pas qu’une affaire de choix éthique. Ces mécanismes participeraient au fonctionnement normal et vital de l’espèce humaine et seules des prises de position idéologiques et biaisées les auraient relégués au second plan. À l’heure actuelle, l’entraide, la coopération et la solidarité prennent un tour nouveau face au désastre humain constitué de la seule logique de compétition généralisée entre individus ou groupes sociaux. La gestion de la rivalité entre les êtres doit impérativement trouver des éléments de réponse, faute de quoi l’humanité disparaitra !

Il vaut donc mieux proposer des jeux qui ressemblent aux sports collectifs classiques, mais qui ne répondent pas à la logique des pratiques sportives dominantes aux effets néfastes sur le plan relationnel. Le Tchoukball en est un, sport collectif inventé par un médecin suisse, le docteur Brandt, en 1970. Il s’appuie sur les aspects biologiques (articulation et moins de risque de blessures) et relationnels (opposition sans contact, motivation, combativité sans agressivité et solidarité dans l’équipe). Par conséquent, il en résulte une confrontation physique intense mais sans violence corporelle, qui permet de faire jouer à rôle égal filles et garçons, jeunes et plus âgés, participant·es réputés doués et participant·es souvent considérés comme faibles.

Les méthodes d’éducation active s’appuient sur le groupe comme facteur d’évolution, de confrontation constructive en permettant d’agir avec les autres. Elles offrent la possibilité de cheminer à son rythme, avec plus ou moins de résistance.

On doit à Pierre Parlebas [11] d’avoir étudié les caractéristiques des interactions lors des activités sportives et lors des jeux. À la différence des pratiques sportives, certains jeux traditionnels offrent un large éventail d’interactions et de stratégies possibles. De plus, réussir n’est pas s’opposer victorieusement et être meilleur que les autres, apanage du sport compétitif. Réussir, c’est plutôt à tour de rôle et souvent tous ensemble.

La priorité est donnée au parcours à plusieurs dans lequel l’entraide, l’initiative, la coopération et la débrouillardise jouent un rôle déterminant. Dans les jeux coopératifs, l’issue est un gain positif ou négatif identique pour tous et toutes, qui gagnent ou perdent ensemble selon l’objectif fixé. La tâche collective est réalisable uniquement par la coopération de toutes les personnes impliquées.

À l’heure où l’économie dite sociale et solidaire propose une alternative parmi d’autres à la logique concurrentielle qui mine nos sociétés, il serait bon de réserver à tous ces jeux une place plus importante que celle qui leur est aujourd’hui attribuée.

 

[1] Contre-projet à l’initiative populaire « Pour une politique sportive vaudoise ambitieuse ! ». Préavis du Conseil d’État au Grand Conseil sur l’initiative et Projet de Loi modifiant la loi sur l’éducation physique et le sport

[2] Idem 2.

[3] CREDE (2024), Activités et liberté à l’UAPE de Crans VD [vidéo en ligne], Lausanne : CREDE et Reversible [20 min]

[4] Segrestan, P. (2020), L’animation sociosportive, une pratique d’ici et d’ailleurs, In : Vers l’éducation nouvelle. La revue des Ceméa, 579, pp. 64-68

[5] Idem, p. 68

[6]  Presset B., Tonnerre Q. (2023), Quel sport pour demain ? Quatre scénarios prospectifs pour la politique sportive vaudoise des prochaines décennies. Chavannes-près-Renens : Observatoire du sport populaire

[7] Sabatini, A. & Bernabeu, L. (2024), Interroger le rôle de l’éducation dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, In : Vers l’éducation nouvelle. La revue des Ceméa, 592, pp. 24-29

[8] Idem. 7, p. 60.

[9] Bordes, P. (2020), Jeu sportif et principes de compétition, In : Vers l’éducation nouvelle. La revue des Ceméa, 579, pp. 49-54

[10] Bellenguez, L. (2019), Enjeux éducatifs autour de la sportification, In : Vers l’éducation nouvelle. La revue des Ceméa, 575, pp. 54-59

[11] Parlebas, P. (2019). Jeux traditionnels, In: Vers l’éducation nouvelle. La revue des Ceméa, 575, pp. 46-52