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Art et culture

Les sacs à histoires » ou la culture à portée de mains

L’absence de pratique de la lecture comme loisir, durant l’enfance, est un facteur hautement prédictif d’illettrisme. En cela les UAPE, APEMS, UAP ont leur rôle à jouer.
Les professionnel·les peuvent favoriser la rencontre entre le livre et l’enfant de façon ludique et devenir ainsi des passeurs culturels. C’est pour cette raison que le CREDE renouvelle ses sacs à histoires et à bandes dessinées à emprunter et à mettre dans tous les coins des lieux d’accueil parascolaire.

Être illettré·e, c’est avoir été à l’école mais ne pas savoir lire, écrire et calculer ou pas assez bien pour assumer des situations simples de la vie quotidienne et donc ne pas jouer pleinement son rôle d’adulte dans la société [1].

Au début, le livre en lui-même n’est rien, c’est la relation triangulaire privilégiée réunissant le livre, l’adulte et l’enfant qui ouvre à ce dernier les portes de l’écrit. Les activités menées autour du livre entre la naissance et 6 ans ne constituent pas un enseignement mais plutôt une transmission informelle. L’unique objectif devrait être le plaisir partagé. René Diatkine, professeur spécialiste de la question, a observé de nombreuses différences entre les enfants à qui on a raconté et lu des histoires et ceux à qui on a seulement parlé un langage utile lors d’échanges quotidiens : vocabulaire plus riche, meilleures possibilités de s’exprimer et de communiquer, etc.

Quand l’enfant sait lire, il se retrouve seul avec le livre. Cette nouvelle autonomie, cette solitude sont parfois risquées et déplaisantes. Certains enfants fuient les propositions de lecture, souvent par crainte du regard des autres. Ils sont en échec à l’école ou possèdent un vocabulaire restreint ou souffrent de problèmes en lecture.

Daniel Pennac, à la scolarité désastreuse et auteur de romans, préconise alors que l’adulte lise des histoires à voix haute même si les enfants savent déjà lire. En effet, pour certains d’entre eux, acquérir la lecture peut être plus difficile, question de technique, mais aussi de manque de vocabulaire. La lecture est le résultat de deux processus : le décodage et la compréhension du texte écrit. Et pour comprendre, il est indispensable d’avoir un bon niveau de langage oral. Sinon comment se représenter une histoire, via des mots connus et reconnus ?

C’est ici que les histoires racontées par les professionnel·les ou par les enfants plus grands — volontaires et à l’aise avec l’écrit — ont leur rôle à jouer. Elles permettent à l’enfant d’écouter sans se heurter à sa difficulté de lire. Puis, si cela se passe bien, au contact de l’écrit, il acquerra de multiples connaissances linguistiques sans en avoir l’intention. Celles-ci commencent à se mettre en place avant 6 ans et continuent d’évoluer parallèlement aux apprentissages explicites et formels de l’école.

Je ne fais pas de livres pour dire aux enfants « Regardez, vous êtes en train de vous construire, il faut faire comme ci ou comme ça ». Dans l’histoire que je raconte, s’il y a une situation difficile à affronter, j’essaie de la raconter de manière à ce qu’il y ait plusieurs niveaux de lecture pour l’enfant. S’il n’est pas prêt à voir ladite situation dans le pire de ce qu’elle a, il faut qu’il la voie dans le moins pire et que ça ne lui pose pas de problème…Si donc il y a une situation difficile dans mon histoire, je tiens à dire qu’elle est solvable, elle est surmontable, elle est transgressable ou elle est contournable…Bref, il y a une solution. Claude Ponti [2]

Pour Catherine Vanier, psychanalyste, les contes plaisent aux enfants parce que cela vient leur parler d’eux, des conflits dans lesquels ils sont pris, des angoisses qu’ils ont à affronter. Cela parle de leur propre violence. En leur montrant que la violence existe on peut la nommer, la symboliser. C’est pour cette raison qu’il faut lire les histoires sans éluder la violence.

Pour susciter l’intérêt de la lecture, il vaut mieux avoir soi-même du plaisir. Une approche du livre ludique, dans un environnement adapté permettant le choix et l’autonomie : diversité, disponibilité, accès aux albums sans contrôle ni forçage. Ce que l’enfant retirera de sa lecture lui est intime. Il n’y a pas de mode d’emploi, de règles pour comprendre, s’approprier ou rejeter une histoire. Adultes et enfants partagent leur capacité à rêver, à penser, à imaginer, dans une atmosphère sécurisante.

Il faut laisser de côté les explications, ne pas vérifier si l’enfant a compris ou non les mots et le texte lu ou raconté. L’interprétation du conte, selon Véronique Rey, linguiste, dépend de notre âge et l’histoire n’aura pas le même sens si on 5 ans, 10 ans, 30 ans, etc.

Être à plusieurs ou avec la présence de l’autre rend plus riches, variées et inattendues les activités que l’on met en place. Mais les enfants se plaisent également à des activités solitaires dans lesquelles ils peuvent partir à l’exploration d’eux-mêmes.

La lecture participe à la construction de l’identité car être lecteur ou lectrice est une manière de se révéler pour soi et vis-à-vis des autres. Cette expérience permet aussi un jeu d’identité via les identifications temporaires, ludiques, permises, voire sollicitées par les livres.

L’avantage des accueils parascolaires est la constitution de groupes verticaux, avec un mélange des âges, du moins à certains moments de la journée.

Grandir est un processus naturel qui consiste en partie à porter son regard vers l’avant, vers ceux et celles qui sont plus avancés sur le chemin, mais qui restent assez proches pour ne pas être hors de portée.

Imiter les adultes, qui se trouvent dans un monde trop différent du leur, ne présente pas d’intérêt particulier pour des enfants de cinq ou six ans. Par contre, ils souhaitent vivement ressembler aux enfants de huit ou neuf ans qui les entourent et suscitent leur admiration. Si ces grands de huit ou neuf ans lisent certains livres ou en parlent entre eux, les plus petits voudront faire pareil [3]. Les enfants plus âgés sont des modèles pour les plus jeunes, sans avoir besoin de se poser comme tels.

Et en ce qui concerne les professionnel·les, il vaut mieux raconter une petite histoire qui en dit long que ne pas avoir d’histoire du tout.

 

[1] L’enfant et le livre, dossier coordonné par de Maximy, Sauvajol Buferne, Wagenaar, in : Enfances & psy n° 82, 2019

[2] Claude Ponti parlant de sujets comme la mort, la pauvreté, le chômage des parents, l’exploitation, etc, cité par Grégory Voix, Ce n’est pas en donnant un livre qu’on donne la lecture, in : Enfances & psy n° 82, 2019, p. 62

[3] Gray, P. (2024), Libre pour apprendre, Arles : Actes Sud