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Développement de l’enfant

Entre 6 et 12 ans… la latence !

De Christine Arbisio
Si on travaille dans un accueil parascolaire, une unité d’accueil pour écoliers ou un accueil pour enfants en milieu scolaire, il est à chaque fois fait référence à l’écolière et à l’écolier. Or dans le lieu d’accueil, pourrait-on dire que l’enfant n’en n’est plus un·e ? Heureusement, il n’existe pas de réponses univoques ou satisfaisantes à cette question. Mais sait-on pour autant à quel enfant on a à faire ?

Quelques chercheurs et chercheuses se sont questionnés à ce sujet, notamment Christine Arbisio, psychologue clinicienne et psychanalyste.  Dans son ouvrage « L’enfant de la période de latence » [1], elle présente les différentes conceptions développées à propos de ces âges de la vie.

Elle rappelle que c’est Freud qui a décrit en 1905 la « période de latence », période qui correspond à l’arrêt du développement sexuel chez l’enfant, entre 6 et 10 ans, alors que pour Jung, cette période n’a aucune raison d’être car le développement sexuel commence vers 6 ou 7 ans. Sarnoff, lui, estime que la latence est le produit des exigences des sociétés occidentales qui imposent à l’enfant ce temps consacré aux apprentissages et à la socialisation. David suppose une multiplicité de causes à l’origine de la latence et Abraham en fait la période de l’enfant idéal, épanoui, ses intérêts étant en adéquation avec ceux de la collectivité, sans rendre compte des aspects plus conflictuels et douloureux de cet âge.

Arbisio fait aussi plusieurs hypothèses quant au fait qu’il y a peu de recherches, d’études, d’écrits à propos de cette période de la vie de tout enfant. Dès la fin du 19ème avec l’instauration de l’école obligatoire, l’enfant écolier devient le symbole du développement de la civilisation, de l’égalité des chances, de l’âge de raison. Mais la reproduction par l’école des inégalités culturelles et sociales a fissuré cet idéal. L’écolier a perdu de son prestige car il a mis notre société face à des promesses qu’elle n’a pas su tenir. Elle évoque aussi un phénomène de refoulement chez l’adulte dès qu’il s’agit de l’enfant de cet âge.

Sociologues et psychologues ont délaissé cette période de développement au profit des petits et des adolescent·e·s. L’enfant concentre sur lui les projets de réalisation de ses parents et renvoie à des désirs collectifs de réparation et d’idéal. L’écolier·e ayant failli à la mission qui lui était assignée, sa désaffectation s’est faite au profit du bébé, compétent, merveilleux, ne mettant pas encore le narcissisme des parents en échec puisque dépourvu de parole et de résultats scolaires. Le regard s’est aussi tourné vers les adolescent·e·s dans notre société fascinée par l’éternelle jeunesse « et qui en oublie de rappeler à ses jeunes que l’adolescence, c’est d’abord fait avant tout pour passer ». Entre les  manifestations d’extériorisation de la petite enfance et la dramatisation  de l’adolescence, quelle place pour une sorte d’intériorité de cette période de latence ? Le jeune enfant privilégie le corps, l’adolescent et l’adulte le côté symbolique et l’enfant de la latence choisit l’imaginaire.

Ce que dit Alpert à propos de la période de latence est que dans un cadre éducatif ouvert, si la discipline n’est pas rigide, les enfants de 6 ans montrent une franche et active curiosité sexuelle qui s’accompagne d’une importante charge émotionnelle au travers de jeux d’explorations mutuelles. Les préoccupations des enfants de cet âge tournent souvent autour de l’accouplement.

Vers 7 ans, cette curiosité est moins franche, pulsions et conflits sexuels sont déguisés. Les fantaisies des garçons sont peuplées d’animaux féroces et sauvages et ils éprouvent un besoin marqué d’affirmer leur masculinité. Puis, de 8 à 11 ans, l’intérêt lié au sexe se décline plutôt sur un mode agressif et sadique. Vers 8 ans, le comportement sexuel est varié et va des explorations mutuelles aux plaisanteries grivoises, à la masturbation, au voyeurisme et aux concours de langage obscène.

Becker signale que c’est à cette période que l’enfant met en place son surmoi (intériorisation des interdits parentaux) et découvre la culpabilité, qu’il vit très douloureusement. Pour s’en défendre, l’enfant s’identifie à l’agresseur ou projette cette culpabilité. Comme il a du mal à supporter les auto-reproches, on peut le voir commettre une petite transgression et dire : « c’est toi qui m’as dit de le faire » !

Pour Kaplan, l’enfant de la latence est très moteur, la latéralisation et le sens de l’orientation se mettent en place. La répétition et la rythmicité se retrouvent dans les jeux : jeux de ballon, de balançoire, de sauts à la corde, de poursuites peuvent être accompagnés de comptines ou de chants rythmés et les enfants qui ne sont pas capables de réaliser un certain nombre d’actions motrices risquent le rejet et les railleries de la part du groupe de pairs. Dès 8 ans, l’enfant recherche les jeux compétitifs lui permettant d’expérimenter de nouvelles compétences.

Selon Denis, l’enfant de cette période est vite inquiet, éprouvant des sentiments d’infériorité et des peurs sous une forme discrète, qu’il n’ose souvent pas reconnaître. Tiraillé entre la crainte et le désir de ne plus avoir besoin de ses parents, il vit ce sentiment d’inquiétante étrangeté comme un moment terriblement déplaisant et inconfortable. Face à cette inquiétude, les romans imaginaires où le héros ou l’héroïne triomphent de façon éblouissante, vont l’aider à supporter ces moments difficiles. L’enfant s’identifie à quantité de personnages et se raconte des histoires pour supporter ces passages dépressifs.

Pour Arbisio, l’enfant de la latence est confronté au réel de son corps immature en même temps qu’il se soumet à la loi symbolique. Il utilise la « promesse oedipienne », c’est-à-dire l’imaginaire, ce qui lui évite de vivre trop cruellement la perte que représente le déclin du complexe d’Œdipe. Il va s’occuper d’autres choses en attendant que ses vœux se réalisent une fois devenu grand.

Le jeu occupe, à cette période, une place particulière dans la vie psychique et sollicite l’image du corps (représentation inconsciente que l’enfant se fait de son corps).

Chez les filles, intelligence, compétences, relations de compétitivité et performances en termes d’adresses sont utilisées non pas pour dominer, comme chez les garçons, mais pour séduire et fasciner. La fille cherche à satisfaire les attentes la concernant de la part de son entourage. Tandis que le garçon veut le succès pour le succès, l’enjeu étant de terrasser l’adversaire, de vaincre, dans une fantasmatique liée à la rivalité envers le père.

L’enfant utilise des jouets de plus en plus spécifiques et la base de ses jeux sont ses histoires fantasmatiques. Les jeux de construction sont aussi importants et renvoient à la découverte et à la prise en compte des différents aspects du monde de la réalité. Ces activités solitaires conviennent bien aux tendances obsessionnelles propres à cette période. C’est l’époque des collections. Fantaisies et jeux vont de pair. Les jeux de règles utilisant l’action du corps sont les plus nombreux, ils allient expression fantasmatique et soumission à la règle.

Le sentiment d’identité se trouve mis en avant à cette période. Pour cela, ce que vit l’enfant dans la réalité et dans son rapport aux autres est crucial, les événements lui amenant de quoi conforter son image, la fragiliser ou la casser. A la latence, l’enfant a besoin d’être reconnu et d’obtenir des gratifications narcissiques.

Il existe peu de travaux sur l’amour chez les enfants de cet âge-là, pourtant souvent amoureux sur un mode romanesque et idéalisé, sans interférence avec la sexualité. Il convient aussi d’accorder de l’importante aux mécanismes de défense mis en place – refoulement, inhibition, etc. – et plus particulièrement à l’aptitude à régresser : la tendance à se replier sur une position antérieure face à un danger ou à une situation difficile représente une protection importante, apaisante et diminuant l’angoisse. Il arrive que ces mécanismes soient insuffisants ou pèsent trop lourd sur le psychisme de l’enfant, introduisant à la question du normal et du pathologique à cette période de la vie.

La latence est le temps où le lien social, tel qu’il se décline dans le monde des adultes, se met en place. Les origines de la socialisation sont bien antérieures mais le lien social, tel qu’il sera vécu à l’âge adulte, commence à ce moment-là dans les relations aux autres.

L’enfant de la latence qui va bien est curieux, intéressé par tout ce qu’on lui propose, il a envie d’apprendre et de découvrir. La famille n’est pas forcément le cadre le plus confortable à vivre pour lui… Il investit massivement le monde extérieur et cherche une valorisation aux yeux des autres. En groupe, les enfants ont du mépris pour l’autre sexe car rester avec celles et ceux du même sexe est aussi une manière d’être tranquillisé sur sa propre identité, ce qui rejoint le conformisme des enfants à cet âge. Ils ont besoin de faire ce que font les autres et supportent mal ce qui les démarque ou les distingue, au risque d’éprouver des sentiments de honte, violents et blessants.

Les remaniements psychiques de cette période représentent des bouleversements importants mais s’effectuent discrètement. L’enfant idéalisé de la latence a encore de beaux jours devant lui car quand on célèbre le bon enfant, c’est le bon parent ou le bon maître qu’on glorifie.

 

[1] Arbisio, C.  (2007), L’enfant de la période de latence, Paris : Dunod

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