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Éducation

Le témoignage d’une accueillante qui se pose la question de la place qu’elle accorde à l’enfant dans son univers familial

De Pascale Denat
Dans chaque numéro de la Revue Spirale, une rubrique est consacrée à l’accueil familial. Voici le témoignage de Patricia Denat, accueillante, qui se pose la question de la place qu’elle accorde à l’enfant dans son univers familial.

La question de la place se pose à l’aube même du projet. Accueillir un enfant, c’est lui faire une place dans notre foyer, au sein de notre famille, dans notre village, mais aussi dans notre tête, et avant tout dans notre cœur. L’accueillir lui avec ce que nous sommes, nous. Lui donner une place qui nous laisse de la place et qui lui permette de prendre sa place. Comprendre celle qu’il revendique pour l’installer, progressivement, dans celle que nous lui proposons. Et cette place, bien souvent, il la veut tout entière et plus encore, lui qui était quantité négligeable. Alors il s’en empare, s’y installe et s’y agite, dans le verbe et dans le geste. Il déborde, très vite, sur celle des autres, ce monde « lui appartient » désormais, il veut le faire sien, exempt de frontières. Alors il faudra en dessiner les contours, avec soin, par petites touches, le remettre à sa place pour qu’enfin il prenne sa juste place parmi nous, légitime, nécessaire, adaptée à ses besoins physiques et affectifs.

J’ai vu des enfants s’agiter au point de s’y essouffler, envahir l’espace pour ne jamais y trouver de place, se noyer dans leurs propres cris. C’est alors comme s’ils se fracturaient en mille et un morceaux, perdant tout sens à leur présence ici ou là. Ils ne savent plus dire à celui-ci ou celle-là, faire ceci ou cela… Pour quoi faire ? Leur agitation étouffe les mots et noie les émotions, elle prend toute la place pour ne plus laisser de place à ce qui fait peur, à ce qui fait mal.

Alors il faut contenir, resserrer les limites, progressivement, pour que cet enfant-là puisse à un moment donné les percevoir, les toucher du doigt, les accepter parce qu’on les assurera : ces limites ne seront pas seulement les nôtres, elles auront un sens, pour lui comme pour nous. Parce que sa vie a été un séisme, celle que nous lui proposons sera stable, et ce cadre que nous inventerons pour lui sera bien pensé, défini et dessiné aux couleurs de l’enfance.

Il apprendra à ne pas parler fort parce qu’on l’écoutera.

Il ne coupera plus la parole, parce que la sienne aura une valeur.

Il jouera ici plutôt que là parce qu’ici sera « sacré » pour lui, tout comme ces autres lieux de vie seront pour d’autres ou pour tous.

Il ne fera plus autant de bruit pour tout et pour rien parce que le silence fera moins peur.

Il ne s’agrippera plus parce que les bras s’ouvriront pour lui sans qu’il ait à le demander.

Petit à petit il trouvera sa place, dans sa chambre, dans cette maison qui deviendra sienne, dans cette famille qu’il s’appropriera comme il pourra, dans cette école, parmi ces enfants et ces adultes qui vivent là une vie partagée, sa place dans le monde.

Lui ménager cette place, où il pourra s’épanouir, trouver les ressources pour grandir, c’est lui donner le droit d’exister, lui, l’Enfant.

 

À partir de témoignages et de sa propre expérience, Patricia Denat, assistante familiale en banlieue toulousaine, aborde dans cette rubrique l’accueil à domicile au quotidien.

Texte reproduit avec l’autorisation de l’auteure.

 

Denat, P. (2023), Du côté de chez Nounou : la question de la place, In : Spirale, no 105, pp. 144 à 145