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Politique et société

Loisirs féconds. Version courte.

Voici la version écourtée de la vidéo pour laquelle vous n’aviez, dans votre emploi du temps, pas trouvé les 19 minutes requises. Prenez donc la liberté de la voir tranquillement en 10 ! Notre temps est compté mais n’en soyons pas les esclaves. Les loisirs des enfants en UAPE ou en APEMS ainsi que le travail en coulisse pour les féconder sont des sujets qui ne peuvent plus attendre.

Le constat d’Hartmut Rosa, sociologue et philosophe, est sans appel. Plus nous devenons efficaces et rapides, moins nous avons de temps. Le philosophe se demande si c’est la peur qui nous fait courir, peur de ne pas être assez bons et rapides pour faire face à tout ce qu’on attend de nous. Il existe pourtant des limites à nos possibilités d’adaptation à des vitesses toujours plus croissantes. La preuve en est l’explosion des burn-out et des dépressions ainsi que l’augmentation du stress et de l’anxiété. À cela s’ajoute un changement dont nous avons à peine conscience : nous perdons nos possibilités d’action pour glisser vers des mouvements d’exécution. Aujourd’hui, le sens du jugement, c’est-à-dire la manière d’agir face à une situation donnée, est en partie remplacé par des règles mécaniques, bureaucratiques et abstraites[1].

Le culte de l’urgence, de la réponse immédiate et du rapport à l’information nourrit la notion d’intensité à vivre. Faire mille choses nous donne une pesanteur existentielle. Quand vous êtes débordés, vous existez. Dire qu’on n’a pas le temps permet de ne pas écouter les autres, de ne pas accéder à leur demande, de ne pas nous occuper d’eux. Dérives d’une société individualisante qui perd les repères d’une vie sociale. L’être humain voudrait posséder le temps, mais il en est plutôt l’esclave.

Dans l’accélération générale du rythme de nos vies, le temps de la pensée est le premier sacrifié[2].

Ce temps de la pensée, appelé par les Grecs de l’Antiquité « loisir fécond » est l’occasion de développer des qualités personnelles mises au service de la construction de son for intérieur. Ni égoïste, ni narcissique, cette démarche de souci de soi désigne le désir de progresser et d’accroitre son discernement. Repris à Rome, sous le terme d’otium (à ne pas confondre avec opium), le loisir devient moins désirable que le travail et c’est ce choix qui a fini par s’imposer jusqu’à nos jours. Les conditions de productivité, rentabilité et rapidité ont rendu le travail si pénible que le temps libre s’est vu absorbé par le besoin de repos (le fameux « boulot-métro-dodo »). Plus récemment, la captation massive et méthodique du « temps de cerveau disponible » par les industries du loisir ne permet plus un accès de tous et toutes au loisir fécond. Attention constamment médusée et captive, indisponible pour la pensée ou la rêverie. Actuellement, le temps libre a une valeur inférieure au travail. Les loisirs restent une récompense du bon accomplissement des tâches laborieuses.

Facultatifs, accessoires, acceptés pour autant qu’ils soient divertissants, les loisirs apparaissent surtout comme une fuite de soi-même et de toute réflexion.

L’envahissement du travail dans notre vie a fini par compromettre nos chances de construire, hors de celui-ci, une autonomie intérieure, culturelle et spirituelle.

Néanmoins, pour beaucoup de jeunes actifs et actives, le travail ne constitue plus nécessairement la principale motivation existentielle. Ils veulent pouvoir se dédier à leur vie personnelle, familiale, comme à des causes philanthropiques, culturelles, humanitaires ou environnementales, la réussite matérielle n’étant plus le but ultime de leur vie.

Cette réalité nous est familière, mais nous ne savons pas la nommer et ce qui n’est pas nommé n’existe pas et par là-même n’est pas facilement défendable. Nous avons été privés de ce mot « otium », tombé aux oubliettes et qui définirait justement cet usage fécond du temps où il est possible de progresser sans être rentable. Cet usage singulier du temps libre n’a pas été reconnu comme un besoin propre à l’être pensant, alors qu’on reconnait à tout être vivant le temps nécessaire à la satisfaction de ses besoins biologiques.

Les lieux d’accueil parascolaire peuvent cultiver l’otium (mais pas l’opium) car il y est notamment question de temps libre (en opposition au temps de l’école) de possibilité de progresser sans être rentable (pas de notes), où suffisent la curiosité, la créativité, la simple présence aux autres et aux choses[3].

 

[1] Buzmaniuk, S. (2026, mars 10). Comment reprendre le contrôle ? Se panser dans la violence du monde avec Hartmut Rosa, Le Grand Continent. https://legrandcontinent.eu/fr/2026/03/10/conversation-hartmut-rosa/

[2] Pire, J.-M. (2023). L’otium du peuple. À la reconquête du temps libre. Sciences humaines Éditions.

[3] Bonvin de Werra, J. (2025). Quand les enfants et les professionnel·les d’un lieu d’accueil parlent pour s’entendre ! Revue Petite Enfance, 147, pp. 89-97.