Une démarche ancrée dans l’intérêt partagé
Soutenu par la FACEME (Fondation Accueil Collectif de la petite Enfance de Montreux et Environs), ce projet s’inscrit dans une démarche menée sur le moyen terme avec un groupe de quatorze enfants. Il ne vise pas, à l’origine, des objectifs pédagogiques prédéfinis. La démarche s’élabore à partir des intérêts partagés entre les enfants et l’équipe éducative.
En effet, selon les éducatrices du groupe, ce projet photographique naît d’une impulsion spontanée. L’équipe éducative propose une activité guidée par l’observation attentive des intérêts exprimés par les enfants. Les éducatrices expliquent que, de manière générale, lorsque les enfants manifestent un intérêt particulier, par exemple pour les robots, l’équipe construit une proposition autour de cette thématique. L’équilibre entre les choix de l’équipe et la curiosité des enfants demeure central dans la démarche des professionnelles.
Une gestion de projet collective
La planification du projet débute lors d’un colloque de secteur réunissant les différents groupes de moyens de la structure. Ce temps d’échange permet de présenter la démarche, de tester sa faisabilité et de recueillir les retours des collègues. Selon les éducatrices du groupe ; la collaboration entre professionnelles soutient la mise en œuvre du projet.
L’équipe s’interroge sur le choix du matériel à confier aux enfants. Les options de l’appareil photo jetable et du polaroïd sont rapidement écartées, jugées peu écologiques. Un appareil numérique de haute qualité est finalement introduit. Malgré son coût et sa fragilité, l’équipe fait le pari de la confiance. Les enfants disposent librement de l’appareil, à tout moment de la journée et choisissent de capturer ce qu’ils souhaitent. Ce nouvel outil agit comme une provocation créative, favorisant l’autonomie et l’exploration.
« Chaque semaine, un·e enfant est désigné·e « photographe de la semaine » par tirage au sort. La participation reste volontaire. L’enfant peut choisir de photographier ou non. » Sibylle, éducatrice
Les prises de vue se déroulent à différents moments, dans la salle, le jardin ou lors des promenades, sur des temps courts de deux à quatre minutes. Le nombre de photos n’est pas limité. Une règle est posée : les clichés ne représentent pas d’autres enfants.
Chaque lundi suivant, l’éducatrice transfère les photos sur l’ordinateur et organise une séance de visionnage avec le groupe d’enfants. Le photographe commente ses images, explicite ses choix et son regard. Une photographie est sélectionnée pour l’exposition destinée aux familles, avec l’accord de l’enfant.
Apprentissages et processus créatif
Le projet favorise le développement de compétences techniques et artistiques. Les enfants apprennent à cadrer, à observer et à exprimer un point de vue sur leur environnement. Les éducatrices interrogées soulignent qu’elle valorisent le processus artistique plutôt que le résultat final.
« Ce projet a permis de renforcer l’autonomie, la créativité et la fierté de partager ses photographies ». Alejandra, éducatrice
Les objectifs pédagogiques émergent progressivement. La démarche repose sur l’expérimentation, l’essai et l’erreur, en cohérence avec la pédagogie de Reggio Emilia. L’écoute, la relation et la co-construction des savoirs structurent le projet, sans recherche de résultats prédéterminés.
Une pédagogie fondée sur la compréhension des problèmes à travers l’expérimentation, l’essai, l’erreur et le test. Cette pédagogie de l’écoute permet aux enfants de développer des théories, de les partager et de les transformer, dans une approche centrée sur la relation et l’absence de résultats prédéfinis.
Observations et perspectives
Ce qui touche beaucoup les éducatrices du groupe est l’écart entre les attentes des adultes et la volonté des enfants.
« Les enfants investissent pleinement leur rôle de photographe. Seul un enfant a choisi de ne pas participer ». Alejandra, éducatrice
Ce choix largement respecté par l’équipe illustre le respect de l’autonomie individuelle et des limites de l’enfant.
Le projet se déploie sur quatorze semaines. La motivation reste constante. Le tirage au sort hebdomadaire du ou de la photographe est accepté sans conflit. Tous les enfants pourront participer. L’équipe observe des apports significatifs sur les plans cognitif, langagier et créatif.
Toutefois, selon les éducatrices, le lien avec les parents constitue un axe d’amélioration. Une présentation plus détaillée du processus et des intentions pédagogiques renforcerait la compréhension et l’implication des familles. Même si les séances de visionnage éducatrice/enfant offrent déjà un espace d’expression pour ces derniers. L’équipe souhaite davantage valoriser leurs paroles et leurs démarches dans ce projet, notamment auprès des familles.
Un projet contextualisé
Il est nécessaire de rappeler que ce projet prend sa source dans un contexte institutionnel et pédagogique.
L’équipe éducative souligne que la photographie fait déjà partie des pratiques institutionnelles. Les professionnelles l’utilisent pour documenter les cahiers de vie, qui accompagnent les enfants de groupe en groupe. La documentation pédagogique constitue un outil central pour analyser, interpréter et communiquer les expériences vécues par les enfants dans la structure.
La documentation pédagogique ;
La pratique auto- et coformative de la documentation analyse, interprète, met en scène et communique les expériences quotidiennes des enfants. Elle favorise le développement professionnel et renforce la collaboration avec les familles.
Le projet adopte une approche inspirée de Reggio Emilia, où la documentation pédagogique ne repose pas sur une sélection opérée par l’adulte, mais sur l’initiative des enfants eux-mêmes. Cette démarche valorise leur vision du monde et la signification qu’ils donnent à leurs images. La photographie devient un outil pour rendre visibles leurs perceptions, leurs découvertes et leurs interprétations de l’environnement.
De plus, le projet prend appui sur une démarche réflexive initiée par la direction pédagogique de la fondation, Lara Francioso, qui propose chaque année une thématique guidant les actions et les événements au sein de la structure. La thématique de la FACEME pour 2025, « Créativité : art et culture », oriente ainsi la réflexion pédagogique des professionnelles de l’enfance. L’équipe s’inspire notamment de la citation d’Henri Matisse :
« Il faut regarder la vie avec les yeux d’enfants »
pour interroger le regard porté sur le quotidien et sur l’environnement des enfants.
Cette orientation place l’enfant au cœur de la démarche pédagogique, en valorisant ses capacités d’exploration, de création, de réflexion et de liberté à travers des formes d’expression multiples.
Bien qu’associer à un certain « succès », ce projet ne constitue pas un modèle reproductible en toutes circonstances. Les éducatrices du groupe soulignent que :
« Certaines années on peut faire des projets aussi longs, car cognitivement les enfants étaient preneurs. D’autres années, on se trouvera dans des choses plus basiques pour répondre aux besoins des enfants. Cette année par exemple, on propose des activités plus simples, centrées sur le jeu libre et les apprentissages de la vie collective. » Sibylle, éducatrice
Cet article est écrit sur la base d’entretiens avec les éducatrices du groupe : Sibylle Marinheiro, Alejandra Oyarzun, Alina Arapan et Loane Buchs.
Vecchi, V. (2010). Art and creativity in Reggio Emilia. Exploring the role and potential of ateliers in early childhood education. Routledge.
Galardini, A. (2009, 2011). La documentation pédagogique.
Rinaldi, C. (2006, 2011). In dialogue with Reggio Emilia.
Mastio, A. & Rayna, S. (2013). « Avec les parents : modalités et outils de collaboration ». Dans Petite enfance et participation. Érès.
Partenaire Enfance et Pédagogie. (2024, 12 novembre). La documentation pédagogique : quelles inspirations retirer des expériences italiennes ? Actes de la journée de formation.