Centre de ressources en éducation de l'enfance

Internet rend-il bête ?

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Vous l’avez fait ? Alors internet vous a rendu… docile.

Trêve de provocation, la lecture de cet ouvrage[1] très bien documenté vous aidera à réfléchir aux questions suivantes :

  • Face aux écrans qui nous bombardent d’images, vidéos, messages, liens hypertextes, etc. resterons-nous capables de nous concentrer ? (la réponse à cette question vous sera livrée en fin de texte).
  • Comment notre éducation et celle de nos enfants va être modifiée ?
  • Est-ce que notre esprit et nos comportements sociaux sont totalement bouleversés à l’heure d’internet ?

Nicholas Carr, journaliste et spécialiste des nouvelles technologies, nous rappelle que l’être humain n’a jamais cessé de créer et d’adopter des nouvelles façons de penser, chaque révolution technologique (l’horloge, l’imprimerie, la carte, etc.) amenant ses questions et ses peurs. Il relève aussi qu’à long terme, le contenu d’un média à moins d’importance que le média lui-même quant à son influence sur notre façon de voir le monde. Les nouveaux médias nous changent, modifient notre façon de penser en modelant le processus-même de la pensée. L’exemple de la lecture est parlant. Lire un livre ou un long texte en entier relève presque de la lutte. L’attention demeure mais elle n’est plus profonde. L’hyperattention, terme que l’on doit à Katherine Hayles, professeure de littérature, se caractérise par des changements soudains d’objectifs et d’activités, une préférence pour les flux multiples d’information, la nécessité d’être très stimulé et une faible tolérance à l’ennui. Internet favorise la lecture « industrielle » en diagonale. Là où la lecture profonde sans interruptions nous enrichissait, celle sur le Net nous affaiblit en éparpillant notre concentration sur des éléments le plus souvent sans intérêt autre que de nous distraire. Ce qui est problématique pour le lecteur débutant qui risque bien de prendre cette lecture de consommation comme lecture de référence.

Comme le montrent de nombreuses études sur les multimédias, notre aptitude à apprendre peut être gravement affaiblie quand notre cerveau est surchargé par des stimuli différents en ligne. Un surplus d’informations équivaut à une réduction de connaissances. Les stimulations du Net peuvent vivifier et inspirer mais elles sont aussi épuisantes et nous déconcentrent. Et il n’y a pas que la pensée profonde qui a besoin d’un esprit calme et attentif. Bruno Patino, directeur éditorial d’Arte France et journaliste reprend les conclusions de Damasio à propos de l’empathie et de la compassion : ces capacités ont besoin de temps pour se développer. Dans son livre « La civilisation du poisson rouge »[2], Patino développe, sans concessions, le projet caché au cœur de ce système et de nos vies quotidiennes qu’il appelle l’économie de l’attention. Les applications les plus utilisées ont comme objectif d’accroitre le temps passé par l’utilisateur, dans l’espoir qu’il abandonne le contrôle de ce temps. Notre modèle économique n’est pas fait pour une vitesse constante, la production demande une accélération de la consommation. Faire plusieurs choses en même temps et le plus rapidement possible est une nécessité du modèle économique. Le temps est devenu la denrée rare. Nous faisons tout pour gagner du temps mais nous n’en avons pas plus.

Nouveau marché : capter et retenir l’attention de l’internaute. C’est l’observation des comportements adolescents qui a inspiré la captologie. Les teenagers sont tournés vers la compétition, ils aiment la comparaison et les indicateurs de performance mais dans le cadre protecteur du jeu, isolés de la vraie vie. La compétition, sans ses conséquences réelles forme une bulle de satisfaction qui développe l’idée que le monde numérique est plus satisfaisant que celui qui nous entoure. Sur Facebook par exemple, la priorité est donnée aux contenus qui provoquent des émotions fortes, déclenchent des réactions et amorcent les conversations. « La proximité et les déclencheurs d’émotion de milliards d’utilisateurs augmentent l’attention cumulée sur la plate-forme, et donc, in fine, sa profitabilité économique. »[3] . Tant pis pour le déséquilibre entre information éthique et contenus sensationnalistes, outranciers, absurdes, extrêmes, groupusculaires, etc.

Chez les enfants, la capacité à effectuer un choix raisonné qui ne succombe pas à la tentation immédiate est en formation. Un choix provoque une confrontation entre la tendance à donner la priorité au calcul à long terme et celle de privilégier la satisfaction instantanée. Lorsque les sollicitations sont trop nombreuses pendant l’enfance, une fatigue décisionnelle s’installe et l’enfant ou l’adulte abandonne la lutte contre ce plaisir immédiat obtenu par la réponse qu’il a donné à un stimulus électronique. Et nous savons que la satisfaction instantanée produit la dopamine, cette molécule du plaisir qui peut nous rendre dépendant. On devient dépendant d’un environnement qui nous soulage de la fatigue liée à la prise de décision. On se laisse porter, passifs, dans un univers qui sursollicite des réponses. Ce confort est agréable dans un premier temps mais devient rapidement nécessaire.

Nous voulions la liberté du choix, la maitrise de l’information mais la réalité de la dépendance nous guette.

L’empathie et la compassion se développent dans la lenteur. La solidarité collective nait de la construction d’une expérience partagée. Les médias et les institutions d’enseignement, notamment, au-delà de leurs missions directes (informer, enseigner), existent pour accentuer, dépasser la frontière de la perception individuelle, et contribuer à la création d’une même réalité par la communauté humaine.

Huxley annonçait une civilisation séduite, gavée par un torrent de contenus, rendue esclave et somnambule par le plaisir qu’elle s’inflige.

La lecture, celle qui prend du temps, n’est pas épargnée par la quête de l’attention. Le livre résiste. Mais le temps consacré à la lecture par les plus jeunes s’effondre. 

Rassasiés avant d’avoir eu faim. « Le temps qui nous est volé est celui du manque, et donc du désir. Celui de l’amour, de l’autre, et de l’absolu »[4].

Alors, vous avez terminé la lecture de ce texte ? Votre temps d’attention est donc bien au-delà des 9 secondes qui est le temps de concentration de la génération des Millenials (8 secondes pour le poisson rouge)! A moins que vous ayez « sauté » le texte pour arriver directement ici où il n’y a rien !


[1] Nicholas Carr, Internet rend-il bête ? , Paris, Éditions Robert Laffont, 2011.

[2] Bruno Patino, La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l’attention, Paris, Grasset, 2019.

[3] Idem, p. 142

[4] Idem p. 89

JBW

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