Centre de ressources en éducation de l'enfance

Grosse colère

Un album aux multiples points d’interrogation ! Depuis sa parution, il est sur le podium en terme de popularité mais c’est aussi l’album le plus malmené, nécessitant des soins aigus avec une espérance de vie spécialement courte !

Grosse colère de Mireille d’Allancé, édité par l’École des Loisirs, il y a vingt ans déjà, rencontre toujours un vif succès. Au CREDE, plusieurs exemplaires sont nécessaires pour satisfaire à toutes les demandes.

Résumé : Robert n’est pas de bonne humeur et, pour le punir, son papa l’envoie dans sa chambre. Alors, la colère grossit tellement dans son ventre qu’il en expulse une chose horrible qui met toute la chambre sens dessus dessous…

Plébiscité par nos usagers, les répercussions « accidentelles » sur cet ouvrage sont à la hauteur de l’enthousiasme des adultes, et revient une fois sur deux en très mauvais état. Il ne s’agit pas de petits incidents de manipulations, comme vous pouvez le voir ci-dessous. Dans la presse, certaines critiques de l’ouvrage en question laissent pourtant songeur : « Un album délicieux pour apprendre à maîtriser en douceur, petites et grosses colères ».

Les années passent et les albums trépassent !  Il est temps d’aller y voir de plus près afin de résoudre cette énigme.

Commençons par une lecture attentive et une analyse de l’album. Puis, pour étayer ces interrogations, donnons la parole à ceux qui créent les livres, à ceux qui, par leur expertise, sont devenus des spécialistes de la littérature jeunesse ou encore, à ceux qui les promeuvent auprès des enfants et des adultes qui s’en occupent.

Quelles réflexions peut-on porter sur cet album souffre-douleur, sur sa qualité narrative, iconographique et métaphorique ? Est-il adapté au sujet et plus spécialement à l’âge des enfants pour lesquels il est choisi ? Ne le destine-t-on pas trop vite aux enfants qui vivent en plein les périodes de frustrations et les colères qui vont avec ?  Cette histoire est très « collée » au réel et une relecture « à hauteur d’enfant » semble un exercice utile pour mieux comprendre l’accueil qui lui est fait ! 
Cet ouvrage propose-t-il un choix d’interprétations et de sens ou vise-t-il à une démonstration, une morale : « comment faire quand on est très fâché ? » 
Ce récit offre-t-il un cheminement de lecture imprévu entre texte et image ? On sait que le dialogue entre les deux est au cœur même de l’album et il en fait sa richesse. 
Ici, les illustrations colorées (avec un rouge puissant pour la colère), n’ont rien d’exceptionnel et collent complètement au texte simple.
Il est encore utile de se demander de quelle manière il est partagé. En groupe ou en lecture individuelle, avec le soutien d’un adulte disponible ? 
Le choix de cet album est-il guidé par une intention, pour travailler les émotions ? Ou est-il mis à disposition parmi un large choix d’albums offrant à l’enfant la diversité et la richesse dont il a besoin pour se construire.

 Tournons-nous vers deux autrices et illustratrices. Anaïs Vaugelade[1] souligne les attentes des adultes face à la littérature jeunesse, qu’il faudrait lisse et rassurante pour tout le monde. Un adulte lit un bout d’article, un roman, les nouvelles sur son téléphone… « A aucun moment il ne se demande si cette lecture va lui être utile, ce qu’elle lui apporte, si elle le traumatise… Il lit, et quand ce qu’il lit fait écho avec quelque chose qui l’intéresse, alors ça trouve sa place. Mais quand un adulte lit pour un enfant, bien souvent il se demande : est-ce que c’est bien ? Est-ce que cela sert ? […] C’est la pression de la responsabilité. »

Anne Herbauts[2]  rappelle toute l’importance d’offrir aux enfants une lecture « de biais ». « Quand c’est trop bien dit en surface, on n’arrive pas à aller à l’intérieur, ce n’est pas intégré. Pour qu’ils puissent intégrer, il vaut mieux leur faire avaler de la caillasse, c’est-à-dire leur donner des livres qui ne sont pas lisses, des livres où on n’explique pas, des livres pas bien-pensants, un peu complexes. En fait, il faut simplement être juste avec ce qu’on a à dire et ne pas réfléchir à ce qu’il faut que l’enfant apprenne et comment il faut qu’il l’apprenne. »

Quant à Cécile Boulaire[3], chercheuse et spécialiste de littérature de jeunesse, elle pose aussi la question. « […] nous, adultes, quand nous choisissons un livre de littérature pour notre propre plaisir, attendons-nous qu’il nous dicte notre comportement en telle ou telle situation de la vie réelle ? […] Bien-sûr que non: tout au contraire, nous sommes sensibles au plaisir de la découverte, à la surprise […] qui va soutenir notre attention tout au long de la lecture. […] nous n’aimerions pas qu’un livre paraisse nous faire la morale ! Pour les enfants…c’est la même chose. »

Revenons plus près des petits lecteurs avec N. Athlan[4], éducatrice, médiatrice et spécialiste de littérature jeunesse auprès des enfants et des adultes, qui rappelle que « viser un thème, c’est souvent avoir une intention, celle de faire passer un message à l’enfant bien plus que de partager des émotions ensemble. Cela va à l’encontre d’une démarche d’éveil aux livres qui ne vise ni les apprentissages, ni la conformité des comportements. »

De ce constat, on peut donc déduire que la lecture de cet album occasionne pour de nombreux enfants un débordement d’émotions difficile à maîtriser sans extériorisation possible. Même si l’histoire fait sourire le lecteur adulte, n’est pas moralisatrice et nous montre un petit garçon qui fait face, elle va enfermer l’enfant dans une problématique unique et sans autre piste de lecture possible. Ajoutons à cela l’absence de médiation avec l’adulte et on peut comprendre que le petit lecteur en vienne aux mains ! 

En conclusion, au CREDE, nous allons enfin privilégier l’expertise des enfants en stoppant les soins intensifs pour ce titre et en proposant aux utilisateurs d’emprunter d’autres histoires qui abordent cette thématique de manière plus détournée et légère.
Si « lire donne des ailes », il est nécessaire que cela soit une lecture plaisir, en libre accès. Une lecture partagée aussi, l’enfant lui-même choisissant le livre et en compagnie d’un adulte qui le lira sans en imposer son interprétation. Surtout si c’est un livre à thème qui aborde un sujet délicat pour l’enfant.
Pour éviter tous ces écueils, il est donc essentiel que ces ouvrages thématiques soient présentés au milieu d’une variété d’albums en tout genre, à disposition de chacun et de les lire pour le plaisir de tous et toutes. 

 

[1] En dialogue avec Anaïs Vaugelade, in : 1001 BB n°168 : Le livre pour l’insertion et le refus de l’exclusion (2020), pp. 153-168

[2] Kahn, B. (2018), Anne Herbauts, auteur et illustratrice : “Il vaut mieux donner des livres qui ne sont pas lisses aux enfants”, in : Télérama, 21 février 2018
Disponible en ligne : https://www.telerama.fr/enfants/anne-herbauts,-auteur-et-illustratrice-il-vaut-mieux-donner-des-livres-qui-ne-sont-pas-lisses-aux,n5490682.php

[3] Boulaire, C. (2020), Comment choisir un album qui peut vraiment plaire aux enfants, in : The Conversation.com, 2 août 2020
Disponible en ligne : https://theconversation.com/lecture-comment-choisir-un-album-qui-peut-vraiment-plaire-aux-enfants-140965

[4] Athlan, N. (2010), Tournelivres (le guide), Lausanne : CREDE ; Jeunesse et Médias-AROLE, p. 10
Disponible en ligne : https://www.crede-vd.ch/wp-content/uploads/pdf/Tournelivres.pdf

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