Seul parmi les autres : Le sentiment de solitude chez l’enfant et l’adolescent

A une époque où l’on demande toujours plus d’autonomie à nos enfants, Sébastien Dupont nous invite à réfléchir à la question complexe du sentiment de solitude chez l’enfant et l’adolescent. Notre organisation sociale qui soutient des valeurs du libéralisme (liberté d’entreprendre)  de la démocratie (liberté de choix et poids égal de la parole de chacun) et de l’égalitarisme (chacun vaut autant que son prochain) demande à l’individu d’être lui-même en ne se référant qu’à lui-même, c’est-à-dire de vivre sa solitude comme condition de son existence. La solitude est devenue un indicateur de la liberté mais aussi la pathologie la plus fréquente de l’être humain. Les dépressions, les suicides et les errances des déracinés sociaux en sont les marques les plus douloureuses.

Depuis quelques années, les parents, l’école et la société éprouvent de plus en plus de difficultés à remplir la première mission de l’éducation, à savoir inscrire le sujet dans le lien social, l’amener à se penser un parmi d’autres (Gauchet, 2007). Etre capable de penser par soi-même, de faire ses propres choix, d’avoir sa propre vie psychique tout en sachant profiter des idées, de l’aide et de la présence des autres sans se sentir envahi ne va pas de soi. L’enfant apprend de mieux en mieux et de plus en plus tôt cette nécessité du lien social contemporain mais en même temps son existence dépend de la reconnaissance que lui témoignent ses proches. Il doit à la fois conquérir son statut d’individu unique et être capable de se positionner dans un rapport d’égalité avec ses semblables. Cette autonomisation précoce peut fragiliser et angoisser certains enfants qui souffrent alors de solitude et se sentent désarmés face aux épreuves qu’ils ont à affronter.

On doit aux psychologues cognitivistes d’avoir précisé les représentations auxquelles était associé le sentiment de solitude selon les âges. Voici les constantes mises en évidences :

Entre 5 et 6 ans :
– N’avoir personne à qui parler ou personne comme ami.

Entre 6 et 10 ans : 
– Etre en conflit avec un ami ; être rejeté, ignoré, exclu, moqué ou pointé du doigt dans un groupe ;
– n’avoir personne vers qui se tourner pour demander de l’aide ;
– être traité de façon injuste par des amis.

Entre 10 et 12 ans :
– Etre trahi dans sa confiance par un ami ; n’avoir personne à qui se confier ;
– se sentir à part, différent ;
– ne se sentir appartenir à rien ni à personne ;
– ressentir le manque d’un groupe auquel s’identifier ;
– se sentir dénigré, inexistant aux yeux des autres, sans importance ;
– se sentir impropre à être aimé.

Le sentiment d’appartenance, dimension fondamentale de la constitution de l’enfant, agissant comme liant des sociétés, apparaît comme l’un des contraires les plus directs du sentiment de solitude. Certains enfants peuvent aussi se sentir seuls tout en étant entourés d’amis s’ils éprouvent le manque d’un « meilleur ami » qui leur ferait se sentir uniques. Chez l’enfant de la latence, les fantaisies, la rêverie éveillée, les fantasmes d’ordre mégalomaniaque (super héros, sauveur, vedette, champion.ne, etc.) participent à son ouverture aux apprentissages, à la culture et à l’imaginaire d’autrui et lui permettent de supporter la solitude effective. Secrets et mensonges apparaissent à cet âge comme des moyens d’apprivoiser cette nouvelle solitude de la pensée et de faire le deuil de la pensée magique de la petite enfance. L’ennui, si dévalorisé à notre époque et activement combattu, restitue au sujet un espace de solitude, un temps de retrait, de vide nécessaire pour se désemplir du trop-plein d’activités, un moment de régénération indispensable pour se remettre en question et se retrouver seul face à soi-même et à son avenir. Et S. Dupont de rappeler qu’à cet âge, l’enfant cherche davantage à être reconnu comme un sujet pensant et questionnant le monde. Face à lui, l’adulte est celui qui est supposé savoir, comprendre, entendre et proposer le dialogue, la discussion et le questionnement car pour penser seul, l’enfant doit se sentir légitime en tant qu’être pensant et supporter de se séparer psychologiquement et affectivement d’autrui.

• Dupont, S. (2010), Seul parmi les autres. Le sentiment de solitude chez l’enfant et l’adolescent, Toulouse : Erès

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