L’enfance de l’ordre : comment les enfants voient la société

Dans le domaine des sciences sociales, nous devons à Julie Pagis et Wilfried Lignier [1], sociologues, une éclairante enquête auprès d’une centaine d’écoliers français âgés de 6 à 10 ans à propos de leur perception de leur environnement social.

Cette recherche explore les façons dont ces enfants appréhendent les différences sociales à travers leur manière de classer les métiers [2], comment ils perçoivent les inégalités et les hiérarchies qui structurent leur environnement et à partir de quels critères ils se positionnent et ils classent les autres dans les amitiés et les inimitiés. En d’autres mots, comment les enfants parviennent-ils, au fil de leur quotidien, à comprendre le système de différences et de forces au sein duquel toutes leurs activités pratiques prennent un sens ? De quels moyens disposent-ils pour faire ces classements et pour juger les autres et eux-mêmes, et d’où peuvent-ils bien tenir cela ?

Les auteurs précisent que les possibilités d’élaborer un point de vue sur la société sont d’emblée inégales. En effet, même lorsqu’ils vivent dans le même quartier, l’environnement immédiat de chaque écolier varie fortement, sur le fond (types de pratiques culturelles, de conceptions éducatives, etc.) et sur la structure (configurations familiales, organisation matérielle et spatiale du domicile, etc.). Les lieux fréquentés, les espaces d’activité, les expériences d’une vie qui ne soit ni familiale, ni scolaire et celles dans le cadre des relations à distance (les médias et leur impact) ainsi que la possibilité de s’exprimer par le langage, sont autant de facteurs contextuels dont il faut tenir compte.

Très brièvement, les enfants de l’enquête recyclent les principes inculqués par les adultes de leur famille et de l’école. Les variations de jugement sont importantes selon leur origine sociale et leur genre. Par exemple, un groupe d’enfant d’origine sociale dite élevée met l’accent sur l’importance de la formation et le sérieux d’un « bon » métier tandis qu’un groupe d’enfants d’origine sociale dite modeste insiste sur la réussite économique du travail et se projette dans des métiers où on peut exercer arbitrairement son pouvoir sur les autres, comme pour renverser la situation familiale et sauver la face ou l’honneur. Autre exemple, seules les filles interviewées jugent l’intérêt des métiers en incluant le critère de disponibilité pour s’occuper des enfants, preuve qu’elles ont déjà intégré le rôle maternel normatif !

A propos des amitiés et inimitiés entre les enfants, les deux sociologues constatent que les enfants déprécient leurs camarades en faisant référence à des critères esthétiques (beau / laid, gros, sale, etc.) stigmatisant les enfants en surpoids pour leur manque d’autocontrôle. Le surpoids étant socialement situé du côté des dominés, « les enfants d’origine sociale favorisée ont toutes les chances (ou les risques [3]) de reconstruire, sur un plan subjectif et incorporé, moralement et émotionnellement chargé (il faut noter la récurrence du rire des enfants sur ce thème précis), la distance objective qui tient à des inégalités sociales excédant amplement les différences corporelles. »[4] Les critères de jugements sont aussi en rapport avec le monde scolaire : sont moins aimés ceux et celles qui font de mauvaises notes ou qui dérangent la classe ! Au niveau du genre aussi, il existe une asymétrie que certaines écolières ne remettent pas en question.

Dans la construction de cette perception normative du monde, les réponses de ces enfants ne s’inventent pas à partir de constats de leurs expériences mais sont « soufflées, pour ainsi dire, par les voix que ne cessent d’entendre les enfants – celles de leurs parents, de leurs enseignants et de leurs divers éducateurs ».[5]

Quelle place faisons-nous à ces questionnements dans les lieux d’accueil, quelles sont les réflexions partagées dans l’équipe à propos de ce que nous « soufflons » aux enfants, par nos discours, nos petites remarques qui ont l’air anodines et nos attitudes non verbales ? A nous de mener l’enquête !

[1] Wilfried Lignier et Julie Pagis  L’enfance de l’ordre. Comment les enfants perçoivent le monde social, Lonrai, Les Editions du Seuil, 2017.

[2] Pour en savoir plus, voir l’article détaillé de Xavier Equey « Quand je serai grand… », Revue [petite] enfance, n° 114, 2014.

[3] Note de la rédactrice

[4] Wilfried Lignier et Julie Pagis  L’enfance de l’ordre. Comment les enfants perçoivent le monde social, Lonrai, Les Editions du Seuil, 2017, p. 191.

[5] Ibid., p. 219.

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